Droit et Devoir de Mémoire deuxième guerre mondiale 1940 1945 LUTTER CONTRE LA RÉHABILITATION DE VICHY OU DE SON ADMINISTRATION DE L ÉTAT FRANÇAIS
10 Septembre 2006

Quarante ans après l'incarcération du « préfet du maquis »
L'« AFFAIRE GUINGOUIN » OU LES VICISSITUDES DE LA RÉSISTANCE COMMUNISTE EN LIMOUSIN
Maire de Limoges libérée, l'ancien héros des combats contre l'occupant a été victime, dix ans plus tard, d'une étrange cabale
Le 4 juillet 1944, au hameau de L'Estivallerie, à la limite de la Haute-Vienne et de la Corrèze, la famille Dutheil - le
père, la mère, le fils de dix-neuf ans - est décimée. Elle était soupçonnée de faire du marché noir. Les ses gardiens dans
sa cellule, lel'état-major de l'Armée secrète (AS) de Chamberet, en Corrèze -six officiers, dont l'ancien maire
socialiste René Buisson, révoqué par Vichy - est enlevé et exécuté sur l'ordre d'un certain « capitaine Chariot», venu de
la Creuse voisine. Le cadavre de l'exécuteur, à son tour criblé de balles, est déposé, quelques nuits plus tard, dans une
rue du bourg ; un avis placardé sur la porte de la mairie le désigne comme un agent de la Milice infiltré dans le maquis.
Un an plus tard, enfin, le 27 novembre 1945, deux paysans d'une commune voisine (Domps, en Haute-Vienne), partis à la
foire avec 30 000 francs pour acheter une vache, sont assassinés dans les bois.
Ces trois épisodes sanglants, dans un laps de temps et une zone géographique très restreints, vont, dix ans plus tard, servir à monter l'une des plus sombres machinations politico-policières de la IVe
République, ['«affaire Guingouin », dont Michel Taubmann, journaliste à France 3, a entrepris, dans un ouvrage
qui porte ce titre (1), de démêler l'écheveau.
Chamberet, Domps, L'Estivallerie sont situés entre le mont Gargan et les Monédières, cette haute terre limousine
couverte de forêts tenue par la Résistance dès 1943. Le chef de ce maquis, Georges Guingouin, est un instituteur,
responsable régional du PCF. Révoqué, entré dans la clandestinité, il mène ses premières actions armées dès
l'automne 1941. De « premier maquisard de France », il est devenu, en 1943, « préfet du maquis» : il tient le pays,
réglemente le ravitaillement, taxe les denrées, met à l'amende les profiteurs du marché noir. « Que le maquis que
nos baillen lo po blan », disent les paysans (« C'est le maquis qui nous donne le pain blanc »).
Exclu
du Parti communiste
Bête noire de Vichy et de la Gestapo, il est aussi suspect aux yeux de la direction clandestine du PCF. En 1941, il est
considéré comme un aventuriste dangereux lorsqu'il fait sauter les batteuses et les botteleuses pour empêcher le
départ en Allemagne des grains et des fourrages réquisitionnés. Jacques Duclos, pour qui il ne peut exister de bon
communisme qu'ouvrier et urbain, croit naïvement qu'il « va se mettre les paysans à dos », alors qu'il y puise, au
contraire, une popularité accrue. Il refuse, aussi, de diffuser les numéros clandestins de l'Humanité qui appellent
à la fraternisation avec les soldats allemands.
Plus tard, c'est le péché inverse qui lui est reproché, celui d'attentisme et d'opportunisme. En juin 1944, il refuse
l'ordre du parti d'attaquer et de prendre Limoges. Il en estime le risque militaire et civil trop élevé et préfère
négocier la reddition de la garnison allemande.
Dans les deux cas, il n'y a pas pire faute que la désobéissance. Michel Taubmann raconte qu'à deux reprises au
moins la direction nationale du PCF a tenté d'infiltrer des tueurs dans l'entourage de Georges Guingouin pour
l'éliminer. En vain.
La gloire du libérateur en 1945 - il est compagnon de la Libération, maire de Limoges, héros national -n'entame en
rien l'hostilité de sa direction. Après sept ans de péripéties, que l'ouvrage raconte par le menu, il est exclu le 9
novembre 1952. C'est l'époque des grands procès à l'Est, de l'élimination des « titistes ». C'est, en France, l'affaire
Marty-Tillon ; la revanche,
selon Michel Taubmann, de l'ancien appareil du Komintern sur les résistants, de la hiérarchie sur l'initiative. Et
Georges Guingouin devient un « ennemi de la pire espèce ».
L'exclusion du PCF déclenche, aussitôt, l'« affaire Guingouin ». Trois mois plus tard, la police ouvre des
enquêtes sur les trois crimes collectifs de 1944-1945, très vite amalgamés dans une affaire unique, sous
l'appellation commune de « massacres de Chamberet ». Certains des meurtriers avaient-été- identifiés et,~
même, jugés, mais la police tenait, apparemment, à trouver un chef d'orchestre commun : cet homme désormais seul,
contre lequel tout le monde avait des haines à assouvir.
Incarcéré à Brive
L'enquête est diligentée par d'anciens policiers de Vichy qui ont repris du service et des magistrats qui avaient
prêté serment à Pétain. Elle se développe dans un climat de mise à mort. Le plus acharné est le responsable de la
fédération socialiste et député de la Haute-Vienne Jean Le Bail. Cet intellectuel, camarade de promotion de
Jean-Paul Sartre, Raymond Aron et Paul Nizan à l'Ecole normale supérieure, ne s'est pas mêlé à la Résistance. Il
affichait pour elle un certain mépris. Il semble avoir une revanche à prendre. Dans le quotidien le Populaire du
Centre, il publie une série grand-guigno-lesque : « Limousin, terre d'épouvanté. » Georges Guingouin y e devenu
le « colonel Massacrof ».
Georges Guingouin est arrêti et incarcéré à Brive lel 24 décembre 1953. Il y est enfermé! dans des
conditions très dures.
Il y est même victime d'une tentative de liquidation physique. L'annonce prématurée de son « suicide », le 23
février 1954, alors qu'il vient d'être passé à tabac par ses gardiens dans sa cellule, le sauve, mais il est dans un état
mental alarmant. Il doit être interné dans un hôpital psychiatrique à Toulouse. Réincarcéré ensuite à Brive, il est
mis en liberté provisoire le 14 juin 1954, lorsque Pierre Mendès France est devenu président du conseil. Un non-
lieu définitif est prononcé en 1959 par la chambre des mises en accusation de Lyon. M. Guingouin redevient
instituteur dans l'Aube, où il écrit deux ouvrages autobiographiques, -mais-qni ne portent i}ue sur ses années de
lutte (2), et où il a pris sa retraite, partageant aujourd'hui sa vie entre la Champagne et le Limousin.
Isolé, en proie aux hargnes convergentes des appareils constitués, cet homme, « contre qui, écrit Jean Cassou,
l'iniquité s'est étrangement acharnée », n'a pas été tout à fait seul. Beaucoup d'anciens résistants se sont
mobilisés pour lui : la Ligue des droits de l'homme, Claude Bourdet dans France-Observateur, Arthur Koes-tler,
le jeune avocat Roland Dumas, qui fut son défenseur. Et même le général de Gaulle, alors en « traversée du désert
» à Colombey, manifesta son estime publique à ce « combattant de la liberté ». Au-delà de l'histoire d'un homme,
le livre de Michel Taubmann apporte des matériaux nouveaux sur l'histoire d'une époque - la guerre froide à son
apogée - où il ne faisait pas bon être isolé.
